Fragment du récit apparences trompeuses Tome I

  




                                                       Chapitre 1


 

Victoria St. Clair se tenait debout devant mon bureau, le regard baissé, immobile. La jupe crayon qu’elle portait soulignait sa silhouette avec une précision presque troublante — ni provocante, ni effacée. Juste ce qu’il fallait. Une fine chaîne d’or, torsadée, reposait fièrement sur son cou. Ses cheveux sombres étaient tirés en un chignon bas, parfaitement maîtrisé.  Mais ses mains, elles, la trahissaient. Les longs doigts délicats de sa main droite se refermaient lentement sur ceux de la gauche, puis relâchaient leur prise, puis recommençaient — inversant le mouvement avec une régularité mécanique. Une danse nerveuse qu’elle ne semblait même plus consciente d’exécuter.

– Je vous en prie, asseyez-vous, Mademoiselle St. Clair, dis-je en désignant le fauteuil face à moi, tout en parcourant son CV une dernière fois. Lorsqu’elle obéit, je remarquai sa manière de se mouvoir. Chaque geste était mesuré, élégant, d’une retenue presque excessive — comme si elle craignait d’occuper trop d’espace. 

– Merci, Monsieur Montgomery, murmura-t-elle. Sa voix vibra à peine. Juste assez pour que je le perçoive. Elle releva les yeux, son regard accrocha le mien une seconde de trop. Pas assez pour être déplacé. Suffisamment pour me faire perdre le fil. Une tension brève se logea à la base de ma nuque. Inattendue. Désagréable… ou peut-être pas. Je me raclai la gorge, et ramenai mon attention sur l’entretien.

– Vos qualifications sont impressionnantes, Mademoiselle St. Clair. Assistante de direction auprès de plusieurs cadres supérieurs… et des recommandations unanimement élogieuses.

– Merci, Monsieur, répondit-elle. Je suis très attachée à la rigueur professionnelle. Je m’efforce toujours d’offrir le meilleur de moi-même, quelles que soient les exigences du poste. Plus elle parlait, moins je suivais ce qu'elle disait. Je dus me faire violence pour ne pas m’attarder sur ses yeux. Ce n’était pas aisé. Elle exerçait sur moi une attraction que je ne cherchais ni à comprendre ni à justifier — seulement à contenir. Pourtant, ce que je ressentais n’avait rien à voir avec la certitude qui s’imposa alors, froide et limpide : elle serait un atout précieux pour notre organisation. Une évidence presque instinctive. Et j’avais appris, au fil des années, à faire confiance à ce genre d’intuition.

– Mademoiselle St. Clair, repris-je en me penchant légèrement vers elle, vos compétences, votre parcours… mais surtout votre calme et votre capacité à garder le contrôle dans un environnement exigeant sont exactement ce que nous recherchons. Elle soutint mon regard pendant un battement de trop.

– Je vous assure, Monsieur Montgomery, que je sais faire face aux défis. Sa voix était posée. Trop posée. Ce n’était plus de la nervosité. C’était autre chose… Quand je lui tendis la main pour clore l’entretien, je n’avais encore aucune idée de ce que cette décision allait réellement engendrer. Je savais seulement une chose : l’embaucher était la bonne décision.

 

 Chapitre 2 

 

Six mois plus tard


– Merci pour cette soirée, Nathaniel, dit-elle doucement en s’arrêtant devant sa porte. Sa voix avait cette texture feutrée que je connaissais désormais bien, familière et pourtant toujours capable de me troubler.

– J’ai passé un très bon moment.

– Moi aussi, répondis-je sans hésiter. Ta compagnie m’est… précieuse. Je réalisai trop tard la sincérité nue de mes mots. Mais elle ne parut ni surprise ni gênée. Nous restâmes un instant sous la lumière discrète du porche. Les ombres projetées par les branches alentour ondoyaient légèrement, bercées par le souffle du vent. Tout s'était ralenti, comme si le temps lui-même s’était mis en retrait. Nos doigts se frôlèrent. Une fraction de seconde. Juste assez pour faire vaciller l’équilibre que je croyais parfaitement maîtrisé. Je sentis mon esprit s’emballer, envahi par des pensées que je préférai ignorer. Il y avait toujours eu chez Victoria cette retenue quasiment irréprochable… mais sous cette maîtrise parfaite affleurait autre chose. Quelque chose que je continuais à percevoir sans jamais parvenir à le nommer. Mais, peut-être étais-je le seul à ressentir cela. Ou peut-être étais-je simplement en train de me raconter une histoire.

Nos regards se croisèrent de nouveau. Une sensation nouvelle m’envahit — un mélange d’anticipation, de désir et un trouble que je n’avais jamais ressenti auparavant. À cet instant précis, j’eus l’impression que quelque chose, au-delà de nous, conspirait à nous rapprocher. L'espace entre nos corps se réduisit, jusqu’à ce que nous ne soyons plus séparés que de quelques centimètres.

– Merci encore pour cette soirée, murmurai-je, plus bas que je ne l’aurais voulu. Mes pensées tourbillonnaient. Victoria me répondit par un sourire. Un sourire discret, presque tendre, mais dont l’éclat dans ses yeux me déstabilisa plus que je ne l’aurais admis. Puis, sans prévenir, elle se pencha vers moi. Ses lèvres touchèrent les miennes avec une assurance tranquille, naturelle. Un long frisson parcourut mon corps, brouillant mes repères, suspendant toute pensée rationnelle. Nos bouches s’accordèrent dans un mouvement instinctif, comme si ce geste avait toujours été attendu. Le baiser ne dura que quelques secondes. Mais lorsqu’elle se recula, le monde mit un instant à reprendre sa place. Son regard resta accroché au mien, profond, insistant. Il y avait là une intensité troublante, presque vertigineuse, qui me laissa inerte et vulnérable.

– Bonne nuit, dit-elle, sa voix à peine plus forte qu’un murmure.

– Bonne nuit, répondis-je avec un sourire que je ne contrôlais plus vraiment. Et tandis que je la regardais refermer la porte derrière elle, je compris — trop tard — que ce n'était déjà plus un simple trouble.


 

 

 Chapitre 3

 

Six mois plus tard

 

Le soleil déclinait lentement à l’horizon lorsque je garai la voiture devant la demeure de la mère de Victoria. La lumière dorée de fin de journée étirait de longues ombres sur la pelouse impeccablement entretenue. La maison se dressait devant nous avec une majesté naturelle. Ses pignons ouvragés et ses tourelles élancées lui conféraient une élégance presque solennelle. En sortant de la voiture, je ressentis un mélange d’anticipation et de curiosité aussi subtil que le parfum qui flottait dans l’air. Une senteur de miel et d’agrumes, familière entre toutes. Le chèvrefeuille. En une fraction de seconde, je fus replongé dans mon enfance. Une pointe de nostalgie — celle d’une période révolue — me prit par surprise. Puis la voix douce, mais assurée de Victoria me ramena à la réalité.

— N’oublie pas, nous restons ici trois semaines.

— Il est important que tu fasses bonne impression.

J’acquiesçai en silence, tentant de contenir la légère tension qui me nouait l’estomac. Je savais combien ce séjour comptait pour elle, et j’étais déterminé à être à la hauteur — pour elle avant tout. Sans rien ajouter, je me penchai vers le coffre et agrippai la poignée de la valise de Victoria. Elle opposa une résistance immédiate ; mes épaules se tendirent et, lorsque j’essayai de la soulever, elle ne bougea presque pas.

— Laisse, dit Victoria en posant à peine la main sur mon bras. Nous les prendrons plus tard.

Je restai immobile une seconde, puis relâchai la poignée et refermai le coffre. Le claquement sourd du métal résonna brièvement dans l'air. De temps en temps, une brise que les derniers rayons du soleil peinaient à réchauffer poussait les feuilles brunies et flétries qui gisaient sur le sol. Mis à part le froissement discret qu’elles produisaient, il n’y avait pas un bruit. Je me demandai si ce lieu était toujours aussi calme. Peut-être que la plupart des maisons aux alentours n’étaient occupées que pendant les vacances. Je jetai un dernier regard à la voiture, puis me tournai vers la maison. Nous approchâmes de la porte d’entrée. Sur une petite table en bois patiné, juste à côté du seuil, reposait une enveloppe. Posée bien droite. Victoria s’arrêta net. Son regard se fixa sur le devant de l’enveloppe, où un seul mot était inscrit, d’une écriture fine et assurée. Victoria.

— C’est l’écriture de ma mère, murmura-t-elle. Elle l’ouvrit aussitôt. À l’intérieur se trouvaient les clés de la maison, et une note soigneusement pliée. Victoria la lut en silence. Je vis son expression changer légèrement, non par surprise, mais par une sorte de résignation tranquille.

— Elle a été retenue par une urgence, dit-elle finalement.

— Elle ne sait pas à quelle heure elle rentrera… ce sera très tard. Elle replia la note.

— Elle nous demande de ne pas l’attendre pour le dîner. Puis, après une brève hésitation :

— Tu devras patienter jusqu'à demain pour faire sa connaissance. 

 

**** 

 

Le lendemain matin, je me réveillai bien avant tout le monde. J’essayai de me rendormir, me retournant plusieurs fois dans le lit, mais le sommeil ne revint pas. La veille, Victoria m’avait demandé de me rendre au supermarché de la ville. Je jetai un coup d’œil à l’heure. Il était encore tôt dans la matinée, le moment idéal pour faire les courses sans affluence. Puisque je n’arrivais plus à dormir et que ni Victoria ni sa mère n’étant levées, je pris une douche rapide, puis quittai la maison sans bruit. Autant m’en débarrasser au plus vite, me dis-je. J’avais une idée très claire en tête : acheter ce qu’il y avait sur ma liste… et repartir sans traîner. Dès le seuil franchi dans le magasin, mon regard fut attiré par un duo un peu plus loin dans l’allée centrale. Un homme et une femme. La femme marchait en tête, le pas assuré, le port droit. L’homme se tenait derrière elle, légèrement en retrait, les bras chargés d’un panier déjà bien rempli. Elle parlait. Elle lui indiquait quoi prendre sans jamais hausser le ton. Lui exécutait, docile, silencieux, le regard souvent baissé, comme si sa place naturelle se trouvait précisément là : un pas derrière elle. Une tension contenue se fixa dans ma nuque à mesure que je les observais. J’inspirais, mais l’air refusait de circuler normalement.

Elle choisissait, décidait, corrigeait. Lui ne protesta pas une seule fois. Pas un mot. Pas même un regard cherchant approbation ou répit. Son obéissance semblait… acquise.

 


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